Dingues, les hasards de la vie. Pour son premier album en français, Emmanuelle Seigner rêvait, sans y croire, d’une collaboration avec Keren Ann, admirée pour ses disques délicats et sa carrière menée en citoyenne du monde. La surprise fut de taille quand, avant même d’être contactée, Keren Ann envoya une première proposition de chanson, Dingue, concoctée avec son complice Doriand. Ce coup de foudre anticipé allait mener à un album entier, taillé de la tête au pied par ce duo d’orfèvres. Ce n’est certes pas la première fois qu’Emmanuelle inspire d’autres artistes. Les univers de la mode, du cinéma, de la musique l’ont souvent choisie pour muse. Les rockers ne furent pas les derniers à être troublés par la petite fille de Louis Seigner, sociétaire historique de la Comédie Française.
Dans la foulée du film Backstage où l’actrice interprétait une star perturbée de la chanson, le duo Ultra Orange lui façonnait un album anglophone aux accents velvetiens, Ultra Orange & Emmanuelle (2007). Dans la peau d’une icône vénéneuse, cachant autant d’innocence que de mystère, elle jouait de la rock’n’roll attitude en fan des Stones, de Bowie ou Lou Reed. Pas vraiment un hasard si Julian Schnabel, qui l’avait déjà dirigée dans Le Scaphandre et le papillon, lui proposa le rôle délétère de Caroline, dans l’adaptation scénique du Berlin de Lou Reed, pour laquelle le peintre-réalisateur concevait décor et projections vidéo.
Cette aura noire et sensuelle inspira aussi un duo, Back To You, avec Brett Anderson, l’ancien chanteur de Suede. La jolie trouvaille de Keren Ann et Doriand aura été de voir au-delà des clichés ténébreux de ce sex appeal, en s’inspirant simplement de la personnalité espiègle d’Emmanuelle Seigner. En choisissant dès le départ de chanter en français, celle qui fut Titine, la prostituée maternelle, dans La Môme d’Olivier Dahan, prouvait qu’elle voulait s’éloigner des poses rock pour se rapprocher de la sincérité et de la variété des émotions.
Car si l’amour est le fil rouge de Dingue, le thème se décline en 11 chansons qui font la part belle à l’humour, à la fantaisie, à la séduction, autant qu’à la tendresse et la mélancolie. Parmi les références communes évoquées par la chanteuse et ses deux complices, est souvent revenu le nom de Nancy Sinatra. Avec son mentor Lee Hazzlewood, l’interprète de These Boots Are Made For Walking savait ainsi combiner à merveille pétulance pop et profondeur romantique.
Enregistré entre le Plaza-Athénée et Israël (où vit désormais Keren Ann), alors qu’Emmanuelle Seigner continuait son métier d’actrice dans le film Chicas de Yasmina Reza, Dingue fait pétiller mots et guitares comme du champagne dans Le jour parfait, Femme Fatale ou la chanson-titre. L’album s’alanguit sensuellement sur fond de cordes avec Jamais d’autres que toi et Le fantôme, rappelle le potentiel érotique d’un prénom dans un Emmanuelle gainsbourien, se balade dans Alone in Barcelone sur fond de bohème country, s’attendrit au son des six-cordes folk de P’tite pédale ou Autant s’aimer autant.
Elle a invité l’homme de sa vie, Roman Polanski, dans son univers musical, lui qui l’avait fait entrer dans son univers cinématographique (trois films ensemble), pour un duo réjouissant, Qui êtes-vous ? Autre collaboration en forme de fantasme assouvi, un duo avec Iggy Pop en irrésistible crooner francophone (La dernière pluie).
Reste désormais à cette folie douce de mettre le feu aux planches. Forte de la cinquantaine de concerts qui, lors du premier album, lui avait fait découvrir les plaisirs du live, Emmanuelle s’amusera comme une dingue à retrouver la scène.